dimanche 9 novembre 2014

Sables - Chapitre 20

Me voilà de retour avec la suite de Sables. Le chapitre 20 aura mis 6 mois à naitre. Je l'a réécris 5 fois avant de trouver le bon rythme et les bonnes répliques. L'impasse était difficile ! Excusez-moi pour la lenteur de publication mais j'ai eu 6 mois assez difficile et ça l'est encore un peu parfois. Merci de vos reviews ici ou sur Fiction-presse. Grace à vous j'ai gardé espoir dans l'écriture !
Bonne lecture !
ps : merci Laku pour ta correction et tes commentaires
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Le rues sombres et humides ont laissé place à des rues plus éclairées. La population s’est étoffée et il n’est pas rare de croiser un groupe de plusieurs personnes en train de parler ou de rire. Saxxon, Kelvin et Tem se fondent dans la masse. La pluie a cessé et le dôme est a présent constellé de milliers d’étoiles. Autour d’eux, les buildings d’une dizaine d’étages s’alignent, différenciés par leurs façades colorées. Puis les rues résidentielles font place à la vie commerciale. Boutiques et restaurants s’alignent dorénavant.
— À City-hall, il n’y a pas vraiment de nuit ni de jour. La ville ne connaît pas le sommeil. Tout se trouve, tout se négocie si on sait où demander et surtout si les bourses sont pleines de pierres à carburant.
Tem esquisse un sourire.
— De ce que j’ai vu de ce monde, c’est partout pareil : les Décharges, les Oasis et même les Mines.
— Nous reproduisons à l’infini ce que nous connaissons déjà.
La voix de Kelvin est fataliste. Saxxon reste silencieux mais de lui émane une aura dangereuse faisant s’écarter de leur chemin plusieurs personnes. L’analyste soupire en lui touchant le bras.
— Saxxon, essaie de rester tranquille. La colère est mauvaise ici. Tout est sous surveillance.
Il leur montre discrètement une boule grosse comme un ballon de basket qui volette à hauteur d’homme.
— Ce sont les yeux et les oreilles de la ville. Tout est enregistré, analysé, trié. Chaque mot, chaque geste…
Les mains du mineur se crispent comme s’il pouvait détruire l’une d’elle à la force de ses biceps. La boule se fige, avant de se diriger vers eux. Kelvin se raidit mais d’un seul coup, la boule fait demi-tour. Tem suit des yeux la boule qui disparaît au bout de la rue, puis revient vers Saxxon. Ce dernier est totalement serein. Kelvin se pince les lèvres et reprend sa route, traînant le mineur par le bras.
— Nous sommes bientôt arrivés.
En effet, à quelques détours de rues, ils arrivent devant une ruelle vivement éclairée. De part et d’autre se trouvent des boutiques aux enseignes racoleuses de couleurs voyantes. Tem blanchit au fur et à mesure qu’ils s’avancent.
— Quel est cet endroit ? On dirait… on dirait…
— Une rue de bordels mon tendre. Ne sois pas si prude !
Tem cligne des yeux en regardant son compagnon. Kelvin lui fait un sourire fatigué.
— D’où croyais-tu que je venais ? Pourquoi on m’appelle « la putain » à ton avis ?
Kelvin se masse les yeux.
— En fait, c’est plus compliqué que ça.
Ses épaules s’affaissent.
— Entrez, vous comprendrez mieux.
Il pousse la porte de la plus grande des enseignes qui promet sur sa vitrine, le plaisir 100% garanti. La porte enclenche un petit carillon. Contrairement à ce que pouvait laisser présager la vitrine, le point de vente est loin d’être un bouge. Il est plutôt cosy. Le hall est assez vaste avec diverses tables rondes et dessus des catalogues numériques. Quelques personnes les feuillettent tranquillement accompagnés d’hôtesses robotisées. Kelvin se dirige vers une hôtesse qui s’avance. Elle débite son message de bienvenue en leur proposant ses services. L’analyste se pince les lèvres.
— Je veux voir Zed.
— Je suis désolée, mais Monsieur Hère ne prend aucun rendez-vous.
— Dites-lui que Bérénice est ici.
Tandis que Kelvin se présente sous une nouvelle identité, les informations arrivent directement sur le récepteur de Zed. Elles sont traitées en quelques millièmes de secondes. Lui qui finissait de remplir un bon de commande, fronce les sourcils.  Il confie cette tache à un de ses aides, puis appuie sur sa tempe.
— Fais-le entrer dans mon bureau.
Dans le hall, l’hôtesse transmet le message avant de l’inviter à le suivre. Kelvin s'avance du pas de celui qui connaît la maison. Tem hésite, mais finit par lui emboîter le pas, suivi de près par Saxxon qui semble complètement hermétique à son environnement. Depuis son entrée en ville, l'ancien mineur ressent des picotements le long de son corps qu'il ne comprend pas. Il a l'impression qu'une force tente de l'investir, poussant sur son crâne ou le long de sa colonne. Les couloirs se succèdent. La boutique est, au final, bien plus grande que ce qu'elle laisse paraître.
Le bureau est entièrement fait de meubles en verre translucide. L'homme qui les accueille derrière son bureau ne ressemble à personne. La plastique est trop parfaite pour être réelle. Le visage trop lisse pour véritablement lui donner un âge. Les cheveux sont totalement blancs, mais d'un blanc pur. Ses yeux sont aussi translucides que le mobilier, le nez est droit, la bouche est gourmande, les pommettes sont hautes. Tem frisonne devant ce trop plein de perfection. L'homme quant à lui dévisage Kelvin sans se préoccuper des autres.
— Bérénice, encore en vie à ce que je vois.
La voix est cultivée mais, elle aussi, sans âge véritable. L'homme écarte les bras comme pour enlacer Kelvin.
— Vas-y, tu as le droit de me tuer.
Kelvin lève son bras gauche, visant l'homme avec la petite arbalète intégrée à son bracelet.

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La lune éclaire le solarium d'un éclat glacial. Ses rayons bleus donnent au mobilier et à la piscine des allures lugubres. La végétation plus que luxuriante à cet endroit renvoie quant à elle des images fantomatiques. Une ombre s'avance lentement. Ses pas résonnent contre le marbre blanc jusqu'à un petit arbuste planté dans un pot. L'emplacement semble incongru pour cette plante. L'homme tend la main pour frôler les feuilles d'un vert profond. Ses doigts tremblent légèrement.
— Ève…
Même la voix d'Amaury tremble à prononcer ce simple nom. Un bruit le fait sursauter. Un pot vient de s'écraser contre le sol. En regardant dans la direction du son, Amaury remarque une ombre qui bondit vers lui. C'est une sorte de boule aux pattes minuscules suivi d'une queue tout aussi touffue que lui. Noir de geai, yeux jaune globuleux aux reflets mauvais, bouche bien trop large pour le corps et remplie de dents pointues. Pourtant c'est un corps frissonnant de ronronnement qui se frotte contre ses jambes. Amaury fronce les sourcils.
— Que tu es laid !
Comme s'il prenait cela pour un compliment, l'animal se met à se rouler sur le sol devant lui, la langue pendante. Amaury s'accroupit devant la créature sans la touchée.
— Qui es-tu mon petit gars ? Le jouet de Maman je présume.
Une présence fait lever les yeux du pirate. Sa mère se tient juste à côté de lui. Il se redresse.
— Je pensais que tu dormais.
Elle tend un sourire tendre et las à son fils.
— Le sommeil me fuit de plus en plus.
Elle resserre les bras autour d'elle. Vêtue d'une simple chemise de nuit longue, elle frissonne alors que la température est correcte. L'animal part jouer dans les parterres fleuris, arrachant la végétation par plaisir. La mère et le fils la suivent des yeux.
— Il s'appelle Warlock.
— Qu'est ce donc ?
Un léger rire échappe à Moire Saintétoile.
— Je ne sais pas, Amaury. Mais c'est justement ce qui me plaît en lui. Il est unique.
Elle toise son fils en disant cela. Amaury sens le poids de ce regard jusque dans son cœur. Lui n'est que le double de son frère. Cette constatation lui fait serrer les poings. Non, il n'est pas le double de Marcus. Il a sa vie propre, fait ses propres choix, vécu une vie différente. Dehors il est Hurlevent ! Cette vie n'est pas la sienne pourtant elle pèse sur ses épaules et son cœur lorsqu'il voit l'arbuste devant lui. Ève. Sa fille était morte ici, à cet endroit, égorgée par un des tueurs de son père. Des tueurs commandés au créateur de celle qui fut sa femme, Bérénice. Cette femme hermaphrodite, simple jouet pour lui faire oublier son ennui ; commandée par son géniteur. Une simple poupée pour combler son désir sexuel et mieux le contrôler. Mais Bérénice était loin d'être un esprit vide et formaté et lui loin d'être le pantin que son père voulait. Amaury soupire. La main légère de sa mère se pose sur son épaule.
— Tu souffre.
— Je souffrirais toute ma vie. Je n'ai pas pu la sauver, maman. J'étais impuissant. Elle est morte.
— Ce n'est qu'un arbuste, mon chéri. Personne n'est mort.
Amaury foudroie sa mère du regard.
— Vous étiez là autant que Père ou Marcus ! Ils nous ont battu jusqu'à la mort avec Bérénice, et tué notre fille ! Elle n'avait pas deux ans ! Vous étiez là et vous n'avez rien fait ! Ils nous ont jeté dans le conduit de recyclage ! Jetés aux ordures, hors de la ville ! Ouvrez-donc les yeux, pauvre folle !
Moire fait quelque pas en arrière sous la force de la colère de son fils.
— Amaury, qu'est-ce qui te prend ?
— Vous osez me demandez ce qui me prend ?
Le pirate fait un pas en avant mais devant le visage ravagé de larme de sa mère, il s'arrête. Il passe sa main sur son visage en secouant la tête.
— Vous vivez dans votre bulle, et c'est aussi bien. Laissez-moi…
La femme s'avance. Prend la main libre de son fils et y glisse un médaillon.
— Tout ira bien, mon enfant. Tout ira bien.
Dans un bruissement, elle s'éclipse, la créature sur ses talons. Une fois seul, Amaury se frotte les yeux, chassant les larmes qui auraient dû s'y trouver. Il découvre un pendentif rond au creux de sa paume. Dessus est gravé l'emblème de la famille Saintétoile, sa famille. Il referme son poing dessus dans l'idée de lancer l'objet de cette mère indigne. Au contact de la chaleur de sa paume et peut-être aussi son A.D.N. l'objet pulse doucement. Quand il rouvre la main, la sphère s'ouvre, dévoilant une unité miniature. Ses jambes se coupent sous lui lorsqu'il prend connaissance de certaines données.

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Bethlehem fait les cent pas dans la petite pièce mise à leur disposition. Il y est seul avec Saxxon depuis plusieurs heures. Sa nervosité refait surface avec de plus en plus d'ampleur. Saxxon, quant à lui est adossé contre le mur, tranquillement, les yeux à moitiés fermés. Les picotements au fond de lui ont fini par se stabiliser à un niveau régulier. La pression dans son cerveau à totalement cessé pour faire place à un calme plat. Il regarde sa main gauche. La peau est devenu blanche presque translucide. Il aperçoit muscles et chairs sous la peau à chaque mouvement. Le plus impressionnant reste le réseau veineux. Artères, veines, veinules, simple vaisseau… il voit tout. Le liquide qui aurait du être sombre et épais semble être de lumière. Une lumière d'un bleu-blanc.
— Qu'est ce que je suis ?
Tem sursaute, sorti de ses réflexions par la voix du mineur. Il cligne des yeux quand il réalise les changements survenus chez Saxxon. Les cheveux de l'homme sont blancs, sur son visage aussi apparaît le circuit des veines. Seuls les iris d'un bleu profond n'ont pas changés mais la pupille est du même bleu que son sang.
— Par le Sable !
La vigie s'avance pour prendre le visage de Saxxon entre ses mains, le détaillant sous tous les angles. Puis il se recule, cligne des yeux, ouvre la bouche sans qu'aucun son le sorte, puis secoue la tête.
— Maqom !
Saxxon fronce les sourcils.
— Quel est ce mot ?
Tem se presse les yeux des deux poings, la tête et les épaules baissées en signe de prière. Le mineur lui prend les épaules pour lui relever la tête.
— Bethlehem ?
La vigie lève les yeux mais refuse de croiser le regard de Saxxon.
— Maqom est le nom des entités vénérées par ma communauté. Cela signifie "celui qui est le lieu". Dans notre religion, Maqom est partout, il est le créateur, il vit dans chaque chose, chaque être. Maqom est multiple. Il est dit que ce sont les Maqom qui ont rendu notre terre aride et mortelle. C'est notre punition pour avoir voulu posséder ce qui n'était pas à nous. Ils sont tout le monde, tous les peuples.
Saxxon relâche le jeune homme.
— Pour le moment, je ne ressemble à aucun peuple.
— Justement, Saxxon, tu ressemble à tous les peuples. Tu es tous les peuples.
Le mineur secoue la tête, dubitatif. Tem sourit.
— Tu ne me crois pas, n'est ce pas ?
Le pli de la bouche de Saxxon parle pour lui. Tem hausse les épaules. Qui est-il pour juger ou définir les autres ? Ses yeux se portent sur la grande baie vitrée qui donne sur une sorte de laboratoire en contrebas. Plusieurs cuves sont alignées. Sur la dizaine, quelques unes sont remplies d'un liquide visqueux et opaque. En plus du liquide, elles contiennent des corps en gestation. Des humanoïdes robotisés passent entre les cuves, vérifiant les données et ajustant les composants. Un peu plus loin, des tables médicalisées font face à des écrans mobiles. Le corps de Kelvin y est allongé. Tuyaux et perfusions se hérissent le long de ses bras, son cou et ses organes. Il est nu, immobile. Trois androïdes multi-bras l'entourent, le cachant presque à la vue de la vigie. Les TOCs de Tem reprennent le dessus alors qu'il fixe la vitre. Il se tire l'oreille, se pince le nez, triture ses cheveux, cligne des yeux et tout cela à un rythme effréné. Saxxon pose sa main sur l'épaule du jeune homme.
— Zed Hère sait ce qu'il fait, c'est son travail et il n’abîmera pas Kelvin.
Tem plisse les lèvres.
— Qu'en sais-tu ? Ils ont failli en venir aux mains et franchement tu aurais dû me laisser le tuer.
— Tu n'aurais pas pu. Il n'est plus tout à fait humain.
— C'est effrayant. Cet homme… ce Zed… je ne comprends pas. Enfin, j'ai saisi ce qu'il est, ce qu'il fait mais ce n'est pas… naturel.
Saxxon rit doucement.
— Comme l'a dit Kelvin, nous sommes à City-Hall, là où tout s'achète.
— Mais créer des êtres vivants pour servir de poupée aux riches, c'est se prendre pour un Dieu. Pourquoi créer des êtres vivants alors qu'il y en a tant qui meurent ou qui sont exclus des villes-dômes ? Beaucoup donnerait gros pour être à la place de ces poupées.
— Avoir à disposition un corps chaud, répondant au moindre de tes souhaits sans jamais émettre un avis. Savoir que tu pourras faire ce que tu veux de cet être et qu'il te restera néanmoins fidèle. Posséder quelqu'un comme jamais il n'est possible de posséder un autre être humain. Pouvoir être soi-même sans masque. N'est ce pas le rêve de tout homme ?
— C'est dégoûtant ! Ce n'est pas normal ! Puis Kelvin n'est pas une simple poupée !
Saxxon le regarde de ses yeux étranges qui semblent porter le savoir infini.
— Kelvin n'est pas une poupée à présent, mais qu'en était-il il y à une dizaine d'année ? Que sais-tu de lui et de son passé avec Hurlevent ?
Le visage de Tem se décompose.
— Je…
Il ferme les yeux en soupirant.
— La seule chose que je sais, c'est que je l'aime. Lui ne m'aimera jamais vraiment mais ce n'est pas le plus important. Je… je ne savais même pas qu'il…elle… qu'il avait eu un enfant avec le capitaine.
Les poings de Tem se serrent de rage.
— N'a-t-il pas confiance en moi ? Je peux comprendre !
Saxxon s'adosse de nouveau contre la paroi.
— Nous n'en savons pas assez sur cela pour juger ou se mettre en colère.
— Mais je le sais bien !
Le ton de la vigie est excédé. Il se passe une main tremblante sur le visage, plusieurs fois.
— Regarde-le. Il fait tout ça pour le capitaine. J'en arrive à le détester.
— Qui ? Kelvin ?
Tem lâche un rire tremblant.
— Oui, Kelvin aussi, par la même occasion.
Un chuintement se fait entendre alors que la porte coulisse et disparaît dans le mur. Une hôtesse robot leur apporte un plateau avec une collation.
— Monsieur Hère vous fait dire que cela prendra plus de temps que prévu mais que tout va bien pour le moment. Il vous invite à vous installer plus confortablement et à vous restaurer. Il vous assure que l'eau ou la nourriture ne sont pas empoisonnées et tout à fait consommables. Il s'interroge également sur votre besoin de divertissement et vous invite à visiter le complexe sous une stricte surveillance.
— Il est bien prévenant pour un homme qui a failli mourir… j'aurais été lui, je nous aurais confiné dans cette salle.
L'hôtesse se tourne vers Tem. Son œil unique au centre de la boule qui lui sert de tête clignote.
— Il n'en est rien, Monsieur Bethlehem, Monsieur Hère n'a aucun grief contre vous ou vos compagnons. Au contraire, pour plus de transparence il souhaite vous expliquer comment fonctionne son entreprise. Il suggère que cette connaissance vous sera utile dans la suite de votre visite à City-Hall. Il est au courant des tenant et des aboutissants de votre visite et souhaite vous porter assistance. Il vous invite à le rejoindre d'ici trois temps dans son bureau pour une conversation calme et posée.
Le robot quitte la pièce en volant sur ces dernières paroles. Tem et Saxxon se regardent. Le mineur sourit.
— Peut-être vas-tu avoir les explications qu'il te manque.
— Comment savoir s'il ne nous mentira pas ?
— Parce qu'il n'en n'a aucun intérêt.
— Je n'en suis pas sûr… Cet homme est fourbe et n'a d'autre intérêt que le sien.
— Nous resterons sur nos gardes.
Saxxon s'approche de la table pour prendre le verre d'eau pur. Dès que ses doigts rentrent en contact avec le verre, le sang bleu sous sa peau se met à pulser de plus en plus vite. Il se concentre sur le bout des doigts, les rendant totalement bleus. L'eau se met à bouillir et à jaunir. Un nuage acre se dégage du verre, l'eau étant de nouveau limpide.
— Qu'est ce que c'était ?
Saxxon sourit.
— La preuve que tu avais raison. Je crois que l'eau est contaminée.
Il prend l'autre verre, la même chose se produit.
— Voyons avec la nourriture…
Saxxon touche tour à tour les produits dans l'assiette mais aucune réaction n’apparaît.
Les lèvres de Tem frémissent de rire.
— Tu fais office de contrepoison à présent ?
— À croire que mon nouveau corps a des capacités insoupçonnées. Si seulement je savais ce qu'il était.
— Tu m'as l'air de prendre cela avec philosophie.
— Pourquoi se mettre en colère contre une chose à laquelle je ne peux rien ? Autant que j'utilise mes nouvelles capacités à bon escient. Je mettrais tout en œuvre pour sortir le capitaine de là où il se trouve.
Tem soupir.
— Oui, comme nous tous.
La vigie s'assoit et commence à picorer la nourriture dans l'assiette, le regard perdu sur le corps allongé de son compagnon, en contrebas.






samedi 14 juin 2014

Sables - Chapitre 19

Un bon mois et demi sans poster de chapitre. J'avoue que depuis le NaNo d'avril j'ai eu besoin de souffler, sans parler de la finalisation du recueil pour la Japan-Expo. C'était un peu la course. Plusieurs annonces à vous faire : 
- Les précommandes pour le recueil de nouvelles sont ouvertes jusqu'au 22 juin. LIEN ICI
- Plusieurs projets de grandes envergures se rapprochent, j'espère pouvoir donner des nouvelles bientot.

et sinon, le chapitre 19 est court, mais je pense que vous serez surpris !
Bonne lecture !



Chapitre 19


La porte claque derrière Amaury, puis le bruit de la clé… et du verrou magnétique. Il soupire. Impossible de quitter cette pièce, ni la maison pour le moment. Le pirate se masse les yeux. Il avait été obligé de suivre son frère dans la demeure familiale. Au moins il avait évité l’inconscience et la torture. Malgré l’opacité des vitres de la capsule de transport, il s’était repu des paysages encore familiers de City-Hall : Les buildings immenses, les rues rectilignes, les lumières vives, l’animation… et la verdure ! Arbres, parterre de fleurs… Amaury s’est surpris plus d’une fois à prendre une grande inspiration pour humer l’air à la recherche de cette odeur particulière qui est celle de la nature humide.  Mais passées ces premières minutes de retour aux sources, il les a vues : les machines traqueuses. Elles sont programmées pour traquer chaque habitant de City-hall. Le Grand Ordonnateur sélectionne ceux qu’il considère comme inutiles et les Traqueuses exécutent les ordres : chasser, capturer, purifier la cité.
C’est avec la rage au ventre qu’Amaury finit le trajet jusqu’à la demeure de sa famille construite telle un vestige intemporel au sommet de l’une des tours centrales de la ville. Un manoir planté au centre d’un jardin, au-dessus de la ville. On y accède soit par les airs, soit par un ascenseur gravitationnel au centre de la tour. Quatre familles possèdent une telle demeure. Quatre familles qui se partagent la gouvernance de City-hall. Quatre familles régnantes qui sont tour à tour Grand Ordonnateur. Celle d’Amaury est l’une d’elles. Ces quatre familles sont les descendants directs des premiers geôliers et administrateurs de la planète. Dans chaque ville-bulle, la hiérarchie est la même : quatre familles dirigent la ville.
Amaury fait un tour d’horizon. Ses anciens quartiers sont les même en tous points, sauf les moyens de sécurité qui sont renforcés, non pour empêcher une intrusion, mais plus pour dissuader le pirate de s'évader. L’enchaînement des deux grandes pièces qui composent ses appartements privés mêlent à la fois un style très moderne et un autre plus désuet. Les couleurs oscillent entre le brun du bois et un mélange de lie de vin et de vert sombre. Le pirate soupire. Le voilà de retour en enfer.

Le sas coulisse dans un silence relatif alors que la tempête hurle autour d’eux. Saxxon, Kelvin et Tem pénètrent dans ce qui ressemble à un couloir de service. Il y a assez de lumière pour voir à quelques centimètres, pas plus. À peine entrés, la porte se referme en se verrouillant derrière eux. Le silence est presque douloureux à présent. Dans un souffle, les masques sont ôtés. Deux paires d’yeux fixent le mineur. Celui-ci remet en place sa manche tranquillement. Kelvin secoue la tête, libérant quelques mèches blondes prises dans la capuche.
— Comment as-tu su ? On avait une chance sur… sur… Tu aurais pu nous faire tuer !
— Nous sommes vivants et dans la ville.
Kelvin lève les yeux vers le plafond d’un mouvement énervé. Tem se frotte le visage pour ôter la sueur d’angoisse. Il fixe l’ancien mineur de façon songeuse. Saxxon fait bouger ses épaules tandis qu’il évalue la dangerosité du couloir. L’analyste reprend, sa voix toujours tendue.
— Qu’est-ce que tu as fait ? Personne ne rentre dans la ville. Personne !
L’ancien mineur sourit.
— Personne de non-autorisé. De ce que vous m’avez dit, toi Kelvin, tu as été radié de la ville donc rejeté. Elle te reconnaît comme son ennemi. Toi Tem tu n’existe pas pour elle, donc elle ne te laisserait pas entrer. Mais moi…
— Oui, toi.
Bethlehem est attentif à la réponse.
— Moi, personne ne sait qui je suis vraiment. Je ne suis pas l’un d’entre vous : ni mineur, ni Paria, ni Citoyen. Je ne suis pas né libre, comme toi Tem. Je ne viens de nulle part et pourtant je suis tour à tour mineur, Atréyade… et là… je change aussi.
Il retire son gant, montrant sa peau qui semble luire légèrement en se dépigmentant rapidement. Saxxon tourne et retourne sa main devant ses yeux, fasciné par le phénomène. Il serre sa main en poing avant de remettre résolument le gant tout en reprenant son raisonnement.
— J’ai une force hors du commun qui se déclare progressivement, je guéris de mes blessures même mortelles… et j’ai une relation particulière avec Amaury. Pas sexuelle ou amoureuse, non. Mais nous sommes liés. Je dois bien venir de quelque part et de ce qu’il m’a dit, les réponses seraient en ville. Logiquement, j’en ai déduit que je venais moi aussi de la ville. La ville se base sur une reconnaissance A.D.N. Ce que je lui ai fourni. Elle a ouvert la porte. C’est que je n’ai pas tort.
Kelvin serre les dents, puis le repousse d’un geste vif.
— Tu ne t’es pas dit que tu as pu déclencher une alarme quelque part ? Peut-être qu’ils savent que nous sommes ici. Nous allons être traqués.
Saxxon lui prend la main, l’analyste la retire aussitôt comme si le mineur l’avait brûlé. Saxxon sourit.
— Nous sommes en ville. C’est ce qui compte. Nous prendrons chaque problème comme il vient.
Tem touche brièvement l’épaule de Kelvin.
— Il a raison. Maintenant il nous faut sortir de là pour atteindre la ville.
Kelvin se frotte les yeux puis finit par lâcher ses cheveux.
— Les conduits entourent la ville entière.
Les murs et le plafond sont recouverts de tuyaux plus ou moins épais avec diverses marques. L’analyste allume la petite lampe à son poignet pour éclairer le plafond.
— Le plus simple est de suivre les conduits d’air ou d’eau. Ils nous mèneront vers les habitations.
Kelvin prend la tête de la colonne tout en marchant avec prudence.
— Je ne sais pas ce qu’on peut trouver dans les conduits… sûrement des robots mécaniciens dans le meilleur des cas.

Amaury regarde par la fenêtre de sa chambre, les bras croisés derrière le dos. Dehors la pluie tombe, effet du régulateur météorologique qui ajoute des éléments aléatoirement. Le jardin en haut de la tour s’étire autour de la demeure. C’est une parfaite réplique des édifices trouvés dans les archives générales. Sa chambre, plus petite pièce de ses appartements est pourtant spacieuse. Elle est séparée en deux par un léger rideau translucide, créant ainsi une impression d’intimité entre la couche et l’espace de travail. C’est lui qui désirait cet aménagement. Le grand lit a accueilli les ébats d’Amaury et de Kelvin en leur temps. Il a également su les projets d’Amaury dans le secret des nuits de la ville. Maintenant, tout semble froid et irréel à l’ancien pirate. A-t-il vraiment passé huit ans de sa vie hors de ces murs ? Il soupire, ses épaules s’affaissent. Soudain, il se redresse comme frappé par un courant électrique. Un frisson presque douloureux lui court de la nuque au rein. Ses cheveux se hérissent de même que ses poils. Son cœur rate un battement, puis cogne plus puissamment le coup suivant. Il le sait au fond de lui, Saxxon arrive. La porte de sa chambre s’ouvre à la volée. Son frère y entre d’un pas rapide.
— Amaury !
L’ancien pirate répond avec un sourire mauvais.
— Tu le sens toi aussi, Marcus.
Celui de Marcus est tout aussi large.
— Il vient. C’est exactement ce que je voulais.
Amaury perd de sa superbe et son sourire. Son frère se frotte les mains.
— Tu as toujours été trop naïf et prévisible. Je suis au courant pour ton esclave depuis que vous avez respiré le même air. Tu l’as compris toi aussi. Il est lié à notre famille. À notre A.D.N. Je ne sais pas encore ce qu’il est mais une chose est sûre, je le veux.
— Tu le veux ? Ce n’est pas une chose dont tu peux disposer. Saxxon est à moi.
Marcus éclate de rire.
— Et tu me fais la morale, petit frère. N’oublie pas voyons : toi et moi sommes pareils, identiques. Il est autant à toi qu’à moi.
Un bruissement se fait entendre, suivi d’une voix légère et hors du temps.
— Vous vous disputez encore, les garçons. Vous êtes bruyants.
Les deux hommes sursautent, se tournant en chœur vers la femme qui vient d’entrer. Fluette, elle ressemble à une poupée de porcelaine. Sa peau est blanche et lisse, ses yeux lourd et ses pommettes sont fardés de rose, ses lèvres de rouge vermillon tandis que ses cheveux d’un noir de geai s’étalent jusqu’au milieu de ses reins. Elle porte une robe d’intérieur en soie rehaussée de fines bordures  dans les tons verts. Ses gestes sont calculés au millimètre près. Voyant qu’elle a l’attention de ses enfants, elle sourit lentement, leur tendant ses mains chargées de bijoux et manucurées.
— Mes bébés, mes grands garçons… maman vous aime.
Les deux hommes lui prennent chacun une main, baissant la tête pour la regarder. Le sourire de la femme passe de l’un à l’autre tandis qu’elle les approches d’elle.
— Regardez quels beaux hommes vous êtes devenus. Il me semble que c’était hier que je vous ai mis au monde. Le temps est si mesquin ! Il file sans prévenir.
Son sourire se fane alors que ses yeux se ternissent. Elle lâche les mains de ses enfants, les portant à son visage.
— Et moi… et moi ? Le temps… mon visage, mes cheveux…
Ses doigts se crispent dans ses cheveux et son corps semble se tasser sur lui-même, diminuer. Un cri strident s’échappe des lèvres de la femme. Les deux hommes sont pétrifiés, à cet instant une femme arrive en courant, prenant sa maîtresse dans ses bras. Elle lui murmure des mots apaisants à l’oreille, puis la relève en l’empêchant de se faire mal. L’arrivante fusille les deux frères du regard.
— Votre mère est malade. Il lui faut du calme. Le plus grand calme et aucun choc. Aucune émotion trop forte ne doit venir perturber son repos, est-ce clair ? Si vous devez vous disputer ou hausser le ton, faites-le ailleurs !
Elle entraîne la femme qui gémit doucement. Amaury regarde le couple quitter sa chambre.
— Qui est-ce ?
Marcus croise les bras.
— Une nouvelle lubie de papa. Cette femme est diplômée de la plus grande université. Il l’a embauché pour s’occuper de la santé fragile de sa chère épouse. Un cerveau comme le sien, obliger de se coltiner la folie maternelle.
— Elle a pourtant l’air radieuse…
— Elle a un nouveau jouet. Une nouvelle créature pour lui tenir compagnie. Une espèce de boule pleine de poils avec une queue et de grands yeux. Il est moche comme tout et mauvais comme un saure mais mère l’adore.
Amaury regarde son frère avec attention tandis qu’il parle de leur mère. Marcus ne se rend pas compte de la douceur qui émane de son visage. Tant de similitudes et tant de différences entre eux !

Saxxon lève les yeux vers le dôme de verre. Ils sont sortis des conduits de maintenance depuis quelques temps maintenant. Ils se sont débarrassés de leur combinaison noire, cachées maintenant dans leur sac à dos. Leurs vêtements sont des tenues simples : pantalon en toile et pull léger. Les températures dans le dôme sont tempérées. Au-dessus de leur tête, une épaisse couche de nuage gris noie les buildings dans l’ombre. La nuit n’en paraît que plus sombre. Mais ce qui impressionne Saxxon et Tem est la pluie. Le météorologue est tétanisé devant le spectacle. Saxxon, lui, a les sourcils froncés. Kelvin lâche un immense soupir en s’étirant. La pluie fait luire ses cheveux blonds. Attiré par le bruit, Tem se tourne vers lui. Ce qu’il voit le subjugue. Kelvin s’en aperçoit et lui sourit, tentateur. Saxxon se tend. Il se tourne vers le centre du dôme.
— Par là.
Il pointe son doigt vers la direction que lui indique son échine. Kelvin hausse un sourcil.
— Il suffisait de me le demander. La famille d’Amaury possède une demeure au centre de la ville. Un bon petit animal de compagnie, dis-moi.
Tem secoue la tête.
— Pourquoi le cherches-tu tout le temps ?
Kelvin claque sa langue sur son palais, en signe de contrariété puis se met en marche.
— On n’est pas venu ici pour ça. Allons-y.
Sauf qu’au lieu de prendre la direction du centre, Kelvin prend en direction de l’est. Saxxon l’interpelle.
— Ce n’est pas par là.
Kelvin lève les yeux au ciel.
— Et alors, monsieur muscle, que comptes-tu faire ? Te pointer à la résidence, monter au dernier étage sans te faire remarquer, enfoncer la porte, tuer tout le monde et sauver Amaury ?
L’analyste secoue la tête avec supériorité.
— Franchement, Brûlepierre !
Bethlehem rattrape son compagnon.
— Tu as un plan ?
— Évidement. Il faut un minimum de préparation et je connais la personne à contacter. Par contre, il faut que je me repère. Il faut trouver une artère.
Ils emboîtent le pas à Kelvin qui prend les devants d’un pas vif. La ruelle sombre, mais propre, laisse place à une rue plus grande éclairée de lumières dorées. Au sol, dans des parterres se trouvent des buissons, des arbres et quelques fleurs endormies. Tem se penche pour en cueillir une, mais Kelvin l’en empêche.
— Ne touche pas, malheureux ! Tu vas alerter les robots ! C’est interdit. Chaque plante est pucée et enregistrée. Chaque graine est comptée.
Tem suspend son geste, Kelvin glisse sa main dans celle de la vigie en douceur. Saxxon reste silencieux mais ses mains se crispent de façon nerveuse. Cette réaction fait sourire Kelvin mais il n’ajoute rien. Puis Kelvin reprend son chemin.
— Je vais vous présenter la personne par qui tout a commencé et tout a fini.

Amaury tourne en rond : du lit au bureau, du bureau à la bibliothèque, de la bibliothèque à la baie, de la baie à la porte puis de la porte au lit. C'est un cercle sans fin. Sans crier gare, sa porte est enfin déverrouillée. Amaury attend un moment, puis quitte sa prison. Il traverse la demeure, la redécouvrant. Il note les changements, les améliorations, les différences… la demeure semble vide. Comme il s’en doute, les sorties et les ascenseurs sont bloqués. Après avoir tourné pendant plusieurs temps, il se dirige vers le centre de la maison. Il descend plusieurs escaliers, passe plusieurs portes dont quelques unes avec protection rétiniennes et génétiques. Puis, il arrive dans une chambre où il revêt une combinaison aseptisée. Le sas suivant couine, puis se referme derrière lui. Devant lui une salle immense s’étale. Le plafond est bas. Une grande majorité de l’espace est occupée par de nombreuses machines, d’ordinateurs, et de tubes et tuyaux qui glougloutent. La pièce est éclairée de façon crue. Une silhouette s’agite plus loin. Amaury carre ses épaules puis s’avance dans la salle. Il est obligé de slalomer entre divers matériels. Enfin, il voit le dos de l’homme. Il n’a qu’à tendre sa main pour le toucher. Il se retient au dernier moment.
— Papa ?
L’homme ne tressaille même pas, continuant à brancher des câbles dans ce qui semble être un petit rongeur. Il tend la main sans un mot, faisant un vague signe avec celle-ci. Amaury ferme les yeux entre accablement et colère avant de lui mettre une pincette sur la paume. L’homme en blouse verte continue de travailler. Parfois du sang gicle sur ses lunettes de protections, maculant les verres et la peau du visage. Au bout d’un temps, il abandonne sa chirurgie pour se tourner vers une image holographique ou s’agitent les constantes de l’animal. L’homme fait circuler diverses images avant de trouver celle qu’il cherche et de pianoter dessus. L’animal s’agite de plus en plus vite, ses pattes griffant l’air tandis qu’une mousse rose s’échappe de sa bouche. Un dernier spasme et l’animal ne bouge plus. L’homme qui n’a pas quitté la scène des yeux lâche un soupir.
— Encore raté.
L’animal est jeté dans un tuyau aspirateur et le plan de travail nettoyé par des robots de la taille d’une main. Le scientifique se retourne vers son fils, levant les yeux pour regarder son visage. Il fronce les sourcils, prend la main de son fils et sans un mot lui pique le doigt avec une aiguille creuse. Le petit cylindre clignote, avisant l’homme de la fin de ses analyses.
— Amaury.
L’ancien pirate est jaugé d’un œil sévère, puis la claque retentit dans tout le laboratoire. La tête d’Amaury part sur le coté, sa lèvre est fendue sous le choc. Alors que son père lève une seconde fois la main, Amaury lui saisit le poignet. Les deux hommes s’affrontent du regard tandis qu’Amaury serre l’avant-bras. Sa voix siffle.
— Ça suffit. Je n’ai pas l’intention de subir cela encore une fois de plus. Tu n’es plus rien pour moi.
L’homme se libère d’une secousse.
— Que fais-tu là, alors ?
— Je suis venu voir si tu étais encore vivant.
Son père le regarde avec un rictus.
— Je n’ai pas l’intention de mourir. Pas avant une éternité. Je remarque que toi également, fils. Comment va ta putain ? Morte, j’espère.
— Tu as tout fait pour cela, mais tu as échoué… encore une fois. Elle se porte à merveille. Toujours aussi belle.
— Elle aurait dû crever, ton môme et toi avec ! Tu n’es rien ! Tu n’existes pas !
— Hélas, tu as tort. Je suis aussi vivant que Marcus. Là aussi tu as échoué. Contrairement à Marcus, je ne suis pas un suiveur. Tu as peut-être pu faire en sorte que Marcus le devienne et qu’il t’obéisse… mais tu n’as pas pu avec moi. Je suis le grain de sable dans ton mécanisme si parfait.
L’homme se saisit d’un tournevis, tailladant l’air pour blesser son fils.
— Nuisible ! Disparais de ma vue !
Amaury attrape l’arme en plein mouvement, tordant le bras de son père pour pointer le tournevis sous la gorge de l’homme. Ils sont corps contre corps, respirant le même air. Leurs visages sont déformés par la haine. Amaury force sur son bras, le faisant trembler contre la résistance paternelle.
— Je pourrais te tuer, là tout de suite. Sans que personne n’intervienne pour te sauver. Tu te viderais de ton sang lentement… et tu pourrirais ici, dans cette pièce, seul.
— Alors fais-le ! Sois donc un homme ! Tue-moi, aller ! TUE-MOI !
Amaury le relâche d’un coup, le repoussant avec dégoût. Il crache sur le sol.
— Non, ça serait bien trop facile. Ma fille mérite une meilleure vengeance qu’une simple mort… papa.
Amaury lui tourne le dos. L’homme qui s’était affalé contre le bureau, se redresse en riant.
— Maintenant que Marcus t’a mis la main dessus, plus jamais tu ne quitteras la maison. Plus jamais tu entends ?
Amaury ne se retourne pas alors qu’il se dirige d’un pas rageur vers la sortie. La colère bout à ses oreilles. Une haine farouche et intense qu’il croyait apaisée lui ronge l’âme. Hurlevent hurle dans son crane sa libération. Il se répète comme un mantra que ce n’est pas encore le moment… pas encore.

vendredi 2 mai 2014

Sables - Chapitre 18

Bonjour tous, me revoilà avec le chapitre 18. Je suis heureuse de vous annoncer ma réussite au camp NaNo d'avril avec 10537 mots d'écrit, soit 3 chapitres. Je ne pense pas garder ce rythme mais je vais tenter d'écrire régulièrement ! J'espère que ce chapitre vous plaira et merci à Laku !!



Chapitre 18

Le Sharav fend les dunes mouvantes, laissant derrière lui une écume de sable qui s’efface presque aussitôt, engloutie par les rafales de vents qui talonnent le navire. Dans la traîne, des Sirènes encore jeunes jouent en espérant quelques rejets biologiques du vaisseau. L’inclinaison de la planète en cette saison fait que les Jumeaux ont moins de puissance, ils lancent des rayons rougeoyants sur les roches qui émergent occasionnellement du sable.  Les hommes d’équipage, une bonne vingtaine de gars sans attache, ont été embauché à l'oasis pour remplacer les blessés ou manquants. Leur formation par les anciens membres du vaisseau se fait sur le tas, de même que la sélection. Varga et Sura sont les deux seules femmes à bord. La radio crépite en continu alors que Bethlehem cherche à joindre amis et connaissances pour prêter main forte ou soutien dans l’entreprise de sauvetage. Il veut reprendre contact avec ses anciennes connaissances au pied de City-hall, dans les bidonvilles à la sortie des évacuations en tous genres. En effet, une fois chassé de la ville, il est quasi-impossible d’y entrer de nouveau. Elle est autonome et n’ouvre ses portes que pour les échanges commerciaux strictement surveillés. L’exception sera pour le convoyage de Hurlevent, le prisonnier le plus recherché de la planète.
Chaque ville vit en autarcie et s’étend sur plusieurs centaines de kilomètres carrés. Les dômes sont immenses, créant un écosystème équivalent à une planète de classe M, qui regroupe toute les caractéristiques de viabilité pour les humains (oxygène, météorologique…). Toutes les cultures et l’agriculture sont robotisées. Les villes sont situées au centre du dôme, tout en hauteur. La population est régulièrement régulée pour éviter la surpopulation. Les gens utiles sont gardés, les autres expulsés par les conduits d’évacuation. Ceux qui survivent à la Descente doivent survivre dans les bidonvilles. Peu y arrivent : entre les blessures, les maladies, le manque de nourriture et surtout la puissance des Jumeaux… ceux qui partent pour les oasis sont les Parias. D'autres, encore moins nombreux, décident de rejoindre les mines, trop rudes et trop lointaines. Les villes-bulles sont si énormes que les bidonvilles sont séparés en quartiers. Chaque quartier a sa propre hiérarchie, ses propres lois et sa propre façon de vivre. Certains sont très pieux, d’autres sont dirigés par des gangs… une reproduction des villes-bulles en plus extrême encore.
Pendant tout le voyage vers City-hall, Tem leur a révélé son monde jusqu’à sa rencontre avec Kelvin et Amaury. Lui-même est né libre et n'a connu que le désert. Sa mère, quant à elle, venait de la ville. Elle a survécu à la Descente mais a perdu sa beauté en se brûlant une partie du visage et du dos. Traquée par les violeurs de chair, elle s’est réfugiée dans cette communauté où on lui assurait protection et soin contre sa matrice. Elle a donné naissance à dix-huit enfants de douze pères différents. Seulement dix ont survécu. Elle est morte lorsque Tem atteignit l’adolescence. Il n’en n’a ressenti aucun réel chagrin puisque depuis sa naissance, il avait été élevé par les hommes de la communauté religieuse. Pourtant, il n’a jamais réussi à « croire ». Il répétait et appliquait les préceptes de ses maîtres, mais plus par automatisme et mimétisme, sans en comprendre le fond. Ses professeurs n’arrivaient pas à endiguer son besoin profond de connaissance. Bethlehem s’intéressait à tout, lisait tous les livres qu’il trouvait alors que ceux-ci étaient particulièrement rares ! Ne sachant plus quoi faire, les hommes envoyèrent l’adolescent chez la seule autre personne à son niveau : Yapee. Il vivait en marge de la communauté au plus près du désert. Malgré la difficulté de communication, les deux hommes s’entendirent rapidement. Chacun apprit de l’autre. Ils commencèrent la rénovation d’un squelette de vaisseau, fouillant les débris et chassant le métal. En soudoyant les autres clans, ils récupérèrent technologie et matériel. Pourtant leur entreprise était vouée à l’échec. Comment trouver les pièces maîtresses d'un vaisseau qui n’est disponible qu’à l’intérieur de la ville-bulle ? C’est au retour d’une de leur expédition dans la plus grande des décharges qu’ils assistèrent à la Descente d’une dizaine de corps. Tous morts, ce qui arrivait malheureusement souvent. Mais alors qu’ils allaient faire demi-tour, une autre Descente se produisit. Une Descente imprévue. Deux corps imbriqués l’un dans l’autre, se serrant à étouffer. Deux corps en vie mais sérieusement blessés. Deux corps qu’ils ramenèrent chez Yapee.
Pourquoi s’embarrasser de deux privilégiés des villes-bulles ? Pourquoi soigner ceux-ci alors qu’ils auraient pu tout aussi bien les laisser mourir sur place… ou survivre ? La question n’a jamais été soulevée. C’était ainsi. Il fallut plusieurs jours aux deux blessés pour reprendre connaissance et plusieurs semaines pour être en mesure de bouger. Les blessures étaient très laides et infectées. Leurs emplacements laissaient entrevoir le sadisme de leurs bourreaux, pourtant aucune des deux personnes n’en n’a jamais parlé. Que s’était-il donc passé au-dessus ? Cette question aussi resta silencieuse.
Finalement la vie de Tem et Yapee reprit son cours malgré la présence de leurs deux nouveaux colocataires. Au début, troublé par la spécificité biologique de Kelvin, et ne sachant s’il fallait parler de lui au féminin ou au masculin, ce dernier trancha. Il avait été femme dans son autre vie, il serait homme dans celle-ci. Le projet de Yapee rapprocha les quatre hommes, l’activité étant préférable à la morosité, ils s’investirent tous dans la construction du vaisseau, pièce après pièce, boulons après boulon… un projet qui mit pratiquement deux ans à voir le jour. Au fil du temps d’autres personnes se joignirent à eux, l’information faisant écho. Construire un navire à partir de rien, un projet fou !
C'est Par une nuit entre Perpétuité et Tempêtes qu’Amaury devint Hurlevent. Il revint avec un moteur à pierres à carburant pour le vaisseau. Le cœur du navire. Le cœur du Khamsin. Juste avant le lever des Jumeaux, le vaisseau fendit les dunes pour la première fois. À son bord, l’équipage était au complet. Son but : la vengeance et la liberté.

Le Sharav stationne derrière une dune encore stable malgré les rafales d’une violence folle d’une des tornades annonçant la période des Tempêtes. Tem vérifie une dernière fois ses cadrans ainsi que ses relevés.
— Nous n’irons pas plus loin. Nous sommes à la limite des lasers de contrôle. Il faudra faire le reste du chemin sur les Chags.
La vigie se gratte sous l’oreille gauche, à l’emplacement d’un pansement sous lequel se trouve la puce sous-cutanée introduite par Borges. Il regarde Varga qui est inquiète, puis Kelvin qui hoche la tête dans sa direction, un léger sourire aux lèvres. Un coup d’œil de l’autre coté lui permet de voir Saxxon. Sa peau et ses cheveux sont redevenus comme avant. Il a les yeux à moitié fermés mais est attentif à tout. Bethlehem prend une grande inspiration un peu nerveuse. Il se sent parcouru de milliers de fourmis puis souffle en fermant les yeux. A présent, c’est à lui de jouer. Le jeune homme repousse soudain son siège.
— Il faut y aller à présent. Profitons de la nuit. Si la communauté n’a pas bougé, nous aurons un point d’ancrage ; sinon il faudra faire par nos propres moyens. La communauté est pacifique mais autant être prêts. Prenez des armes facilement dissimulables. Le plus dur sera d’entrer en ville. Ensuite…
Kelvin se lève à son tour.
— Ensuite je m’occupe du reste. Je sais où frapper pour avoir mes réponses.
Varga hoche la tête.
— Bien. De toute façon, on n’a plus le choix. Hurlevent est le capitaine et nous le sauverons.
— … ou bien nous mourrons en essayant.
— C’est cela la loyauté, oui.
La femme capitaine sourit à Tem qui a lancé la réplique. Elle agite la main.
— Préparez-vous, la tempête sera sur nous dans moins de deux cycles. Autant s’en servir pour s’approcher sans être repéré.
Moins de deux cycles plus tard, les Chags s’élancent à travers les dunes, cachés par les nuages de sables. La visibilité est quasi-nulle, une bénédiction pour eux qui se faufilent entre les lasers de sécurité. Il leur faudra au moins quatre cycles pour atteindre les bordures des bidonvilles, là où l’aventure commence vraiment.

Le silence… puis le froid. Voilà les deux premières impressions de Hurlevent. Sans ouvrir les yeux, il tente de capter le moindre bruit qui lui indiquerait son lieu de résidence. Il sait qu’il est allongé. Qu’il y a de la lumière mais tamisée en biais de lui. Pourtant une chose le dérange… quelque chose qu’il n’a pas ressenti depuis longtemps. Quelque chose de tellement flou, qui lui échappe. Un grincement le fait se tendre. La porte s’ouvre. Le capitaine reste immobile. Une voix résonne. Cette voix. Cette voix qu’il haït.
— Je sais que tu es réveillé, Amaury. Inutile de jouer les plus malins avec moi, je t’ai tout appris.
Amaury s’assoit sur sa couche, un sourire torve au visage. Il sait exactement où il se trouve à présent.
— Marcus, ça fait un bail !
— Tu n’es pas content de me voir, on dirait ? J’ai pourtant sué sang et eau pour que tu rentres à la maison, petit frère.
— Je suis plus âgé que toi.
— Oui, de trois minutes. Maman s’est fait tellement de souci.
— L’ironie te va mal, Marcus. Nous savons parfaitement toi et moi que ce qui intéresse maman n’est rien d’autre qu’elle-même.
Marcus, qui était à contre jour, s’avance dans la petite pièce. La lumière éclaire son visage en tout point semblable à celui d’Amaury. La seule différence visible de leur physionomie est la longueur des cheveux du capitaine pirate. Même le bouc récent d’Amaury est le même que celui de Marcus.
— Allez, rentrons à la maison. Tout cela n'a que trop duré.
— Je ne rentrerai pas.
La claque fuse, laissant le pirate à bout de souffle et la joue en feu.
— Écoute-moi bien, espèce de connard, tu vas venir avec moi et reprendre ton rôle là où tu l’as laissé. J’ai étouffé l’affaire et fait de toi un malade en cure de repos. Nous avons des choses à faire et tu sais que tu dois les faire. Tu ne peux plus reculer ou t’enfuir. Ta catin est considérée comme morte. Reprends ton rôle !
Amaury tourne lentement la tête pour faire face à son jumeau.
— Non.
Un sourire fugace éclaire le visage de Marcus.
— Maintenant que tu es ici, conscient ou non, tu vas le faire. Je peux te droguer, tu sais. Alors, que choisis-tu ?

Le vent empêche pratiquement les hommes d’avancer. Ils ont laissé les Chags dans un hangar en pierre renforcé d’acier, et se dirigent maintenant vers la plus grosse des cahutes de la communauté. Ils sont obligés de se tenir les uns aux autres pour parcourir la centaine de mètres qui sépare les deux endroits. Leur combinaison noire les protège mais le sable aiguisé s’insinue tout de même entre leur peau et le tissu mêlé de kevlar. Enfin, ils arrivent près de la porte. Après une négociation à travers le judas, on les laisse entrer. La maison est longue et large. Dedans est regroupée toute la communauté. Hommes, femmes, enfants, tous dévisagent les nouveaux arrivants. Tem est le premier a ôter sa capuche, libérant ses cheveux fous. Ses yeux scrutent la foule à la recherche d’un visage connu à défaut d’être amical. Quand enfin il repère quelqu’un, il s’avance d’un pas, s’adressant à lui.
— Bonsoir Père Refaèl.
L’homme auquel Tem s’adresse est grand et maigre, tout comme lui. Sa barbe est longue et pointue, lui arrivant à la poitrine. Son visage est strié de ridules légères, accusant l’âge de grand père. Ses yeux d’un brun profond sont quant à eux, trop sombres. Ils s’assombrissent plus encore lorsqu’il découvre les deux hommes derrière lui. Refaèl quitte sa chaise pour s’avancer dans le silence de la salle.
— Tu n’es pas le bienvenu ici, Bethlehem ! Surtout avec ta putain et un étranger.
— Depuis quand la communauté n’accepte plus d’aider les voyageurs ? Le cœur des tes dieux est-il devenu si sec et  vide ?
— N’insulte pas mes dieux dans ma maison ! Cette communauté t’a fait confiance, ainsi qu’à l’ancien. Cela ne nous a apporté que des ennuis ! Mais tu ne t’es jamais soucié de nous qui t’avons donné la vie et élevé ! Tu t’es accoquiné avec de mauvaises gens, tu a péché avec ta putain venue de la ville, tu nous a tourné le dos ! Tu as tourné le dos à tes Dieux !
Bethlehem ferme les yeux, les points serrés. Il s’attendait à ce genre de réaction de la part des anciens. À quoi bon argumenter contre eux qui sont si sûrs de leur vie. Le jeune vigie sent derrière lui la tension de Kelvin mais ne peut rien faire pour lui venir en aide. Lorsqu’il va ouvrir la bouche, Saxxon le rejoint.
— Je m’appelle Saxxon Brûlepierre. Je viens de la mine de Narval. Nous ne voulons qu’un toit pour cette nuit. Nous partirons après la tempête. Considérez-nous comme simplement de passage.
— Tu es autant mineur que je suis athée, Saxxon Brûlepierre. As-tu un dieu ?
Saxxon étire ses lèvres.
— Si avoir un dieu est de croire en lui, de s’abandonner à sa volonté… alors j’en ai un.
Tem et Kelvin le regardent avec étonnement. Ses paroles sont aussi claires qu’elles sont ambiguës. Que s’était-il passé depuis leur descente dans les grottes ? Refael toise l’ancien mineur.
— Que venez-vous faire ici, Parias ?
Cette fois-ci la question s’adresse à tous. Saxxon prend de nouveau la parole.
— Comme nous te le disons, nous sommes de passage. Juste le temps de nous reposer un temps ou deux. Ensuite nous partirons.
— Quel risque pour nous de vous héberger ?
— Aucun, car personne ne sait que nous sommes là. Si jamais la question était posée, hé bien la vérité est le mieux. Trois hommes de passage.
— Notre communauté refuse le mensonge, Brûlepierre. Que répondrons-nous si les questions deviennent plus pressantes ?
— La vérité. Donc nous ne dirons rien de plus.
Saxxon hoche la tête, tout aussi calmement. Sa posture décontractée n’est en rien menaçante, il dégage simplement de la force et de la sérénité. Le rire cynique du gardien du troupeau retentit.
— Bethlehem vient de chez nous. Et nous connaissons bien sa putain !
Saxxon fronce les sourcils.
— Cessez de l’appeler comme cela. J’aurais presque envie de dire que derrière le dégoût que tu mets dans ces mots, se cache de la concupiscence.
— Comment oses-tu… ?
— De la même façon que tu traite mon ami de putain.
Un silence de mort tombe sur la pièce. Le religieux et l’ancien mineur se toisent. Kelvin secoue la tête.
— C’est bon Saxxon, j’ai eu l’habitude.
— Ce n’est pas une raison.
L’analyste a un sourire amer mais n’ajoute rien. Saxxon sort d’une bourse cachée dans sa combinaison quelques grains de pierre à carburant. Il les dépose dans une assiette vide.
— Une nuit, à manger, de l’eau et du matériel. Pas de question, pas d’insinuation.
Un murmure général traverse la salle. Les grains de pierre à carburant brillent dans la pénombre. Refael rafle les graines dans un grognement.
— Il reste de la place en bout de table, là-bas avec les enfants.
Tem grimace sous l’affront. Mettre des adultes avec des enfants c’est ne pas reconnaître leur âge. Sans s’émouvoir, Saxxon traverse la salle vers la table occupée par une quinzaine d’enfants. Il les salue d’un mouvement de tête. Ceux-ci le dévisagent bouche bée. Il est rejoint par Kelvin qui s’installe a ses coté, libérant ses cheveux blond cendré et Tem. Progressivement les conversations reprennent. Les enfants sont tous des garçons, âgés de cinq à quinze ans. Les filles étant avec les femmes à l’autre bout de la pièce. Leurs traits ne sont pas apparentés à une ethnie mais leurs yeux brillent de la même curiosité.
— Vous êtes des pirates ?
Le petit garçon d’environ huit ans qui vient de parler est penché vers Tem. Ses joues rondouillardes sont roses d'impertinence, d’excitation et de curiosité. Bethlehem sourit.
— Vrai de vrai.
— Alors vous avez des armes. Vous avez déjà tué quelqu’un ?
Cette fois-ci la voix cassée par la mue vient d’un jeune homme châtain clair qui semble le plus âgé du groupe. Kelvin hoche la tête.
— Oui.
— Même vous, madame ?
Un garçon ressemblant à Tem regarde Kelvin avec de grands yeux remplis d’incrédulité. Cela arrache un sourire à l’analyste.
— Pour sauver ma vie et celles de mon capitaine.
— Qui est le capitaine ? Vous ?
Saxxon secoue la tête alors que le garçonnet qui a posé la question répond par une moue boudeuse.
— Vous avez déjà vu des Karmaï ?
Les questions ne s’arrêtent plus. Tout y passe : la faune, la flore, les mines, les oasis, les armes… La cloche sonne la fin du repas. Les enfants se lèvent puis débarrassent les tables tandis que les adultes se réunissent par petits groupes autour des braseros. Au dehors le vent souffle, faisant trembler les toits. Les trois hommes s’installent à leur tour autour d’un petit feu, faisant une dernière fois le récapitulatif de leur plan. Une fois celui-ci établi, Kelvin soupire en se massant la nuque.
— Difficile de revenir ici… et de se faire appeler « madame ».
Il passe ses doigts dans ses cheveux pour les lisser. Tem lui enserre les épaules de son bras un instant.
— Je ne me souvenais pas d’un tel manque de connaissance chez les enfants… c’est fou. Ai-je été comme ça un jour ?
La tête de la vigie bouge doucement comme si ses TOC eux-mêmes se sentaient nostalgiques.
— Tu ne peux rien pour eux, Tem. Ce sont leur choix et leur mode de vie. Certains partiront comme toi, la majorité restera. Mais ce choix ne t’appartient pas.
— Je sais, Kelvin, je sais. Ça m’effraie un peu.
— Pourquoi donc ? Ils sont en sécurité et ils ont à manger. Des petites biosphères pour avoir des légumes. Ils sont beaucoup plus heureux que la majorité des habitants des oasis ou des mines.
Kelvin lève la main pour interrompre Tem qui ouvre la bouche pour répondre, puis continue sa phrase.
— Et si jamais quelques choses devaient arriver, cela arrivera. Tu ne peux pas sauver le monde entier, ni le porter sur tes épaules. Nous avons déjà quelqu’un à sauver. Il faut déjà voir cela, puis ensuite, si nous sommes encore en vie, si nous en éprouvons le temps ou l’envie, nous pourrons envisager de sauver le monde.
Bethlehem éclate d’un petit rire.
— Toi alors !
Saxxon qui avait gardé les yeux dans les braises desserre lentement le poing qu’il avait fermé depuis leur entrée dans le bâtiment. Au centre, de la poudre mouillée de sang. Il la laisse tomber sur le feu. Celui-ci grésille, change un instant de couleur, augmente en intensité, puis se calme. Il n’a aucune marque dans la paume. Les deux autres le regardent prendre une autre graine de pierre à carburant et la serrer de nouveau dans sa main.
— Qu’est ce que tu fais ?
La voix de Tem est aussi basse qu’une légère brise.
— Je travaille. Je veux voir de quoi je suis capable pour sauver Amaury.
Kelvin se pince les lèvres. Le mineur appelle le capitaine par son prénom. Cela l’ennuie. Il a été le seul à avoir ce droit pendant longtemps. La question fuse dans l’atmosphère tendue.
— Il te baise ?
Saxxon relève la tête vers l’analyste, les yeux écarquillés par la rudesse des mots.
— Non.
— Kelvin !
— Ne joue pas les prudes, Tem. Cela te va très mal.
Puis revenant vers le mineur.
— Tu l’aimes ?
Saxxon réfléchit.
— Cela changerait quelque chose ?
— C’est un « oui » ?
En réponse le mineur hausse les épaules. Il reprend les contractions de son poing en se murant dans un silence. Irrité, Kelvin reprend.
— Amaury n’aime personne.
— Moi non plus.
L’analyste plisse les yeux à cette réponse plus qu’agaçante du mineur. Tem intervient, posant sa main sur l’épaule de son compagnon.
— C’est assez. Saxxon a raison et tu le sais.
Kelvin foudroie Tem du regard, avant de s’adoucir.
— C’est vrai, j’ai tendance à trop le materner.
Saxxon lève les yeux au plafond.
— La tempête faiblit, préparons-nous.